vendredi 12 février 2010

12 janvier 2010


Depuis le 12 janvier dernier, beaucoup des choses ont changé en Ayiti.

Le plus remarquable des changements est le paysage; mais je ne pense pas qu’il me soit nécessaire de dire plus que les images circulant sur la Toile.

Ce qui attire encore mon attention, c’est notre nouveau mode de vie.

La rue, le salon du peuple, est maintenant sa chambre, sa cuisine, sa salle de bain et même ses toilettes.

Les connaissances, que nous croisions longtemps en les saluant d’un simple geste de la main; nous les accueillons maintenant à grandes embrassades et larges sourires. Si ce n’était les débris d’immeubles jonchant nos rues, un étranger à la tragédie croirait à une subite épidémie d’hilarité chronique.

Notre vocabulaire usuel s’est enrichi de quatre mots : décombres, séismes, failles et fissuré. Le dernier étant souvent prononcé de façon très citrique « fisire ».

La solidarité générale semble avoir augmentée. L’un partage, avec l’autre, le peu de ressources à sa disposition. Le chak-koukouy-klere-pou-je-yo ne nous serait finalement pas si inné qu’on s’habituait à le croire.

Oui, beaucoup de choses ont changé. Mais pas toutes. Certains traits de notre culture sont restés bien en place.

Par exemple, la paranoïa que rien ne peut être naturel. Il faut que tout soit imputable à quelqu’un. Alors, pour certains, le tremblement de terre nous est tombé dessus par les mauvaises pratiques des vodouisants. Pour d’autres à cause des actes de barbaries de nos politiciens (sa a ta pi fè sans). Pour certains autres, c’est une attaque des américains pour essayer une arme sismique (gwo koze!). Et quand je demande comment les USA peuvent-ils posséder une telle arme à l’insu de tout le monde, on me répond que c’est un secret extrêmement bien gardé. Allez comprendre comment une affaire si confidentielle puisse être sur tant de lèvres.

Les marchandes et leurs clients ont toujours la langue aussi sale qu’avant, les tafiateurs ne sont pas plus sobres. L’un d’eux aurait été surpris pas le séisme au moment où il s’administrait une dose d’un rhum qu’il goutait pour la première fois. Croyant que les vibrations n’étaient qu'effets de son tafia et que la destruction des bâtiments, fruits d’une hallucination, il se serait écrié «Wi fout ! kleren sa a move!»

Sur le plan personnel, même si la catastrophe m’a beaucoup marqué, je continue à croire que l’humour et le plaisir sont essentiels à la vie de tout Homme. (Pou feminis yo : H la majiskil). Certes, il faudra prendre soin de ne pas parler de corde dans la maison d’un pendu. Mais tant qu’on le pourra, il faudra toujours essayer de faire naître un sourire sur les visages.

C’est surtout en matière de refrain que mes préférences ont changé : J’appréciais beaucoup la chanson de la pub pour une boisson énergisante disant « Shake, Shake, Shake kanèt la... ». Je trouvais même que c’aurait été mieux de dire « Shake, Shake, Shake PLANÈT la... ». À présent, je préfère fredonner « fò w pa bouje!» (Oui, pou afè «Shake» la, boutèy nou plen nou ra dyòl !)

En tout cas, ce 12 janvier 2010, changements ou pas, restera pour Ayiti et ses Fils (Gade F la !) une date inoubliable.

Tilou