jeudi 8 juillet 2010

Mèsi anpil anpil anpil !

I
12 janvier 2010: Je sortis de mon travail et passai récupérer ma fille à la garderie. Cela devait être une soirée comme celle de la veille car, à part que c’était l’anniversaire d’une de mes nombreuses cousines, il n’y avait rien de prévu. Même que cela aurait dû être plus calme: ayant beaucoup travaillé et peu dormi les jours d’avant, j’avais décidé de me coucher de bonne heure pour me reposer un peu plus tôt que d’habitude.

Dans la voiture, ma fille et moi chantâmes de bon entrain le refrain (« shake Shake Shake, kanèt la ») d’une publicité qui tournait depuis quelques temps sur les ondes des radios. Mais, nous, nous avions changé un peu les paroles et trouvions que « Shake planèt la »faisait plus poétique.
Nous arrivâmes à l’immeuble où nous logions et, comme d’habitude, après avoir garé la voiture dans la remise, je rentrai avec ma fille, prenant soin de bien verrouiller la barrière de la galerie donnant accès à notre appartement.

La veille, j’avais fait pareil pour ensuite installer ma fille devant la grande télévision du salon. J’étais allé, après cela, à mon petit bureau où j’allumai mon ordinateur pour commencer à travailler.

Ce 12 janvier, le courant électrique n’était pas encore rétabli et, mon fils et ma femme devant faire un détour chez sa mère n’étaient pas encore rentrés. Je décidai donc d’accompagner ma fille dans ma chambre et d’attendre l’arrivée de sa mère et de son frère en regardant la petite télévision.

Je déposai donc les sacs, allumai le petit poste, m’apprêtait à m’assoir sur le lit quand ma fille, qui entre-temps s’était rendue dans sa chambre récupérer son petit sac au dos en peluche, m’avertit : « Ma couche est remplie, papa. » Je me redressai pour la retrouver mais, tout à coup...je sentis le sol trembler sous mes pieds !

Un bruit lourd et s’amplifiant accompagnait les secousses qui s’intensifiaient, eux aussi. Je compris tout de suite : Un tremblement de terre !
 
« Sophie !, viens me trouver. Vite ! » Criai-je en me dirigeant vers sa chambre. Nous nous retrouvâmes au seuil de la porte de ma chambre. Je l’embrassai, la serrai contre ma poitrine et, plutôt par réflexe que de façon réfléchie, je m’abritai sous l’encadrement de la porte.

La maison bougeait. L’édifice entier tremblait et, levant les yeux, j’assistai aux craquements du plafond, des murs. J’eus le temps de voir se détacher quelques gros morceaux de bétons avant qu’une poussière aveuglante nous plonge dans les ténèbres. Je baissai la tête et fermai les yeux. Je pensai que c’était la fin. « Gade kijan mwen pwal mouri. Sak ta di sa ? ». Je me rappelai que mes dernières paroles à ma femme furent des reproches pour quelque chose d’assez banal. Je ne me rappelai pas de ma dernière conversation avec mon fils, ma mère, etc...Et cela m’attrista.

Plus tard, j’apprendrai que cela aura duré 35 secondes mais sur le coup, je m’imaginai que ce fut seulement 5 ou 10. La terre avait cessé de trembler. Il faisait encore noir, mais je devinai que la maison n’était plus dans l’état d’avant. Des voix me parvenaient du dehors : « Alléluia ! », « Ô ! Jésus ! »

Sur le coup je pensai que c’était peut-être uniquement l’effondrement de ma maison, comme ce fut le cas pour une école, il y a quelques temps. La chambre commençait à s’éclairer. Alors qu’au début j’étais debout, je me retrouvais maintenant accroupi, presqu’à genou. Je regardai Sophie (ma fille) et vis qu’elle avait du sang sur le front. Mais juste une égratignure. Je ne compris (et ne comprends toujours pas) ce qui avait pu la blesser alors qu’elle était contre ma poitrine. J’inspectai ses membres. Ouf ! Elle n’avait rien.

Je jetai un coup d’œil autour de nous pour constater que les murs, et les meubles avaient disparus. Il ne restait que des morceaux de bétons, du gravas et de la poussière. Le chemin vers la sortie était complètement barré. Je ne réalisai pourtant l’ampleur de la catastrophe (l’effondrement de la maison) qu’en apercevant dans mon dos, une salle de bain qui n’était pas la nôtre. Vraisemblablement, l’étage au-dessus était venu nous rejoindre.

La noirceur mourait et la lumière naissait par une ouverture dans un mur de la chambre endommagée. Ce mur où il y a quelques secondes régnait notre crucifix.

Je voulus me dégager mais mes deux jambes étaient coincées. Je me mis à crier « Au secours ! A l’aide ! » Puis Anmweyyyy ! Sophie me regarda et dit d’une voix tremblotante : « Papa, tu fais trop de bruit ! »
- Il faut faire du bruit, chérie, lui dis-je. Il faut faire beaucoup de bruit.
Je m’inquiétais à ce moment du temps que l’on prendrait pour nous récupérer sous ces décombres. Je vis un petit espace devant nous où je pouvais déposer Sophie, ce que je fis pour essayer de me dégager.
- Si tu vois quelqu’un appelle-le, lui dis-je
- Madame…Madame…Mon papa est bloqué !

Mais personne ne vint à notre secours.

Mes souvenirs, dans ce qui était tantôt ma chambre, s’arrêtent là, pour reprendre lorsque Sophie et moi passions par cette petite ouverture miraculeusement laissée par ces monstres de bétons. Nous étions sauvés.
II
C’est à partir de ce moment-là que j’allais vivre certaines choses me causant les émotions les plus fortes de ma vie :

- Devant l’appartement, les voisins du quartier, certains avec qui j’échangeais à peine un «bonjour», d’autres que je voyais pour la première fois, tous en larmes et criant « Ludwy mouri, mezanmi, li mouri ak tipitit la » puis, me voyant arriver après avoir contourné l’édifice, nous prenant ma fille et moi dans leurs bras en glorifiant : « Mèsi Jezu »

- Mon épouse, mon fils, Sophie et moi nous étreignant et fondant en larmes après nous être retrouvés. Et mon fils disant tout bas « Merci Bondieu »

- Ma mère au téléphone me rassurant au sujet de mon frère, ma sœur et mon cousin.

- Les deux nuits que je passai sur ce terrain vague à regarder ma femme et mes enfants dormir par terre, protégés du sol par une mince serviette

- La nouvelle de la disparition de plusieurs de nos proches

- L’entraide indescriptible dont a fait preuve la population Ayitienne

- L’obligation pour moi de me soumettre à presque tout ce que j’aurais refusé avant cela (Ex : voir mes enfants porter un maillot avec l’effigie du Président)
III
Si je raconte cette histoire aujourd’hui, en ce jour de mon anniversaire, c’est parce que ce moment a changé le cours de ma vie. Pas seulement en m’ayant enlevé les biens matériels que mon épouse et moi avions constitués, mais surtout en m’ouvrant les yeux sur ce qu’il y a vraiment d’important dans la vie : le prochain.

Depuis le 12 janvier, Le Seigneur m’a placé sur la route de nombreux bons samaritains :

Ma mère et ma belle-mère ont TOUT fait pour que le moment nous soit le plus supportable que possible ; se débrouillant pour nous fournir tout ce dont nous avions besoin.

Mon beau-frère, mon jeune frère, mes cousins et ma sœur ont fait preuve d’un courage et d'un sens de responsabilité que je ne leur soupçonnais guère.

Mes tantes et toute ma famille de l’étranger n’ont cessé de me réconforter et de m’aider

Des amis, pourtant touché également, m’ont tenu la main. (Certains, comme mes amis du web, sans même le savoir)

Mes employeurs m’ont apporté leur aide et ont tout fait pour préserver ma dignité

Mon fils a fait ma fierté en apprenant à prendre soin de sa sœur.

Ma belle-sœur et son mari m’ont donné le courage de rebondir.

Et s’il fallait encore une preuve, mon épouse a parfois usé de sacrifice pour que je ne perde pas la tête.
IV
Voilà donc pourquoi et à qui je tiens à dire Merci aujourd’hui. Qu’ils se souviennent ou non de mon anniversaire, ce n’est plus très grave. Je leur dis un grand merci aujourd’hui, parce qu’ils ont, tous, grandement contribué à ce que, aujourd’hui, je puisse vivre un heureux anniversaire.

Mèsi anpil anpil anpil!

Tilou